13ème jour – le 19 mai – Marcher pour ralentir.

Pied de la cathédrale, 8h, froid vif, 1°, neige sur les plateaux.

Aujourd’hui, j’accompagne Jean-Claude et Roger, en route pour Santiago. Roger est trapu, prêt à porter des charges lourdes à travers les montagnes. Il est plus cycliste que marcheur. Il revient d’une traversée des Pyrénées. Trente cols à vélo. Jean-Claude a le physique du marathonien. Pour cause, il a déjà couru plus de 40 marathons et réalisé deux fois la « diagonale des fous » à la Réunion. 167km, 9700 m de dénivelées positives, en 36h.

Ils sont prêts à partir. Ils trépignent d’impatience, montre en main. Le cheval de course piaffe avant le départ. Nous partons. Pas la peine de tenter de leur proposer une méditation ou des exercices d’échauffement. Et pourtant, le 1er pas est le seul, l’unique.  Le premier jour est le seul, l’unique. Je le leur explique. Ils comprennent. Ils ralentissent, prennent une photo, et repartent d’un pas alerte, Jean-Claude par grandes enjambées, Roger, d’un pas plus lourd mais rapide. Nous grimpons la première montée. Je les arrête: « Retournez-vous! » Ils se retournent. Nous découvrons le spectacle de la ville du Puy en contre-bas, s’illuminant d’un rayon de soleil. Nous voyons les volcans éteints s’animer de quelques volutes de nuages blancs, gris, s’échappant de leurs sommets. Les 15 marcheurs nous suivant se retournent alors. Tous sortent leurs appareils. Je suis parvenu à les ralentir.

Tous les jours, je croise Jean-Claude et Roger, le voyage prévu de longue date, l’entrainement, les préparatifs du départ, l’esprit happé par l’organisation, les étapes à enchaîner, les kilomètres à avaler. Ils ont mal dormi, se lèvent tôt. Puis le départ, la libération des tensions, des émotions. La dynamique bien huilée, bien connue de notre vie de tous les jours: toujours plus, toujours plus vite, la consommation des kilomètres, des étapes, l’oubli de vivre le moment présent, de s’imprégner des paysages, des odeurs, du chant des oiseaux, de la caresse du vent, de la présence de l’autre. Sans doute, la distance, la fatigue physique, le rythme des pas, l’esprit du St Jacques leur permettront de ralentir et de vivre autrement leur chemin.

Pourtant, chaque matin, je me pose la même question: Comment ralentir?